Jamais, quand j'étais jeune, je n'aurais pu imaginer la vie qui m'attendait.

Je suis né à Beaupréau (Maine et Loire) dans une famille pauvre où seul mon papa, ouvrier maçon, touchait un petit salaire. J'étais le plus jeune. J'avais un frère malade qui, à 14 ans, avait quand même pu travailler chez un photographe comme tireur d'épreuves. J'avais aussi une grande soeur qui, depuis ses 14 ans, travaillait dans une usine de fabrication de caisses en bois puis, après l'incendie de celle-ci fut un temps employée comme aide aux cuisines d'un hospice tenu par des soeurs. Par la suite, elle aussi eut un parcours de vie exceptionnel.

 Un de mes coins préférés à Beaupreau, sur les bords de l'Evre: le Moulin de Moine.

J'y pêchais, m'y baignais: c'était le bon temps...

Quant à moi, arrivé à l'âge de 14 ans et tenaillé par une vocation naissante, j'avouai à mes parents mon supposé désir de devenir prêtre. Aussi, grâce à la prise en charge de mes frais de scolarité par la paroisse et le diocèse, ai-je pu commencer des études classiques en sixième au petit séminaire de Beaupréau. J'y restai jusqu'en terminale et j'y obtins mon baccalauréat en philosophie. Mais au cours des années, ma déjà faible vocation s’était étiolée et, au grand dam de tout mon entourage, je fus bien obligé d’admettre mon erreur d’aiguillage. J’étais alors sursitaire car j’avais déjà 21 ans. Aussi résiliai-je mon sursis et demandai-je à faire mon service militaire qui, à l'époque, était obligatoire.

Je fus convoqué au Centre d'Instruction N°7 de Constance en Allemagne et comme j’avais mon baccalauréat, que j’avais passé une préparation militaire et que je me débrouillais assez bien en sport, je fus dirigé vers une section qui préparait ses appelés à passer au bout de trois mois et demi un examen d’entrée à une école d’officiers de réserve. C’est ainsi que je fus envoyé à Cherchell en Algérie où, à cette époque, se trouvait cette école. Après 5 mois de formation j’y fus promu au grade de sous-lieutenant. Alors je fus muté au Premier Régiment d’Infanterie de Marine basé à Palestro en grande Kabylie ; puis de là au deuxième bataillon et son commando de chasse.

Au commando (Kimono 2 ou K2), je me retrouvai ainsi à la tête d’une section composée majoritairement de harkis issus du village même où nous étions implantés. Là, il n’y avait que peu de temps de répit et la vie se passait la plupart du temps en opérations. Souvent, nous étions obligés de partir vers 2 ou 3 heures du matin pour effectuer une mise en place avant le lever du jour afin d’effectuer dans la journée des ratissages en zones boisées ou broussailleuses et souvent très escarpées. D’autre fois on venait à l’improviste nous chercher en camions ou en hélicoptères pour nous convoyer dans des sites éloignés afin de prêter main-forte à d’autres unités. J’obtins ainsi deux citations de la valeur militaire.

« « « J’y restai environ 14 mois avant d’être muté dans un poste plus tranquille qui me permit d’arriver à la fameuse quille sans trop de stress. » » »

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  1 : En route vers une opération

  2 : Départ urgent.
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  3 : Traversée d'un oued

  4 : Remise de ma première citation par le colonel commandant le 1er RIMA.
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  5 : Progression tranquille dans le djebel.

  6 : Que j'étais jeune alors! Image prise après la remise de ma première citation au camp de base.
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  7: Progression ardue avec le FM sur l'épaule.

  8 : Coucher de soleil  sur le Djurjura...
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A mon retour dans la vie civile, j'ai voulu oublier ou tenter d'oublier ces moments de guerre. Aussi, je ne fis jamais partie de quelqu'association que ce fut d'anciens combattants d'Algérie. Je vécus ainsi ma vie aventureuse en croyant avoir laissé toute cette époque loin derrière moi. Puis un beau jour je vis arriver chez moi, à Lalongue, deux messieurs dont le visage de l'un ne me semblait pas inconnu. C'était en effet mon ancien Radio (Jean Pierre Bidegain de Mendionde) du temps où j'étais chef de section à Kimono 2. Comment m'avaient-ils retrouvé? C'est une autre histoire. Toujours est-il que tout redémarra et mes souvenirs que je croyais aux oubliettes revinrent en trombe. Puis quelque temps plus tard, en fin 2013, ces mêmes deux personnes revinrent chez moi accompagnées de Pierre Ziegler, mon ancien capitaine devenu colonel de réserve et de Joseph Lejas autre sous-lieutenant qui me succéda à K2  et qui, à cette époque, était aussi mon meilleur camarade.

 De fil en aiguille, Pierre Ziegler fit en sorte que j'obtienne la Légion d'Honneur que, d'après lui, je méritais vraiment. (Joseph Lejas l'avait déjà obtenue quelques années plus tôt.)

Cette décoration me fut donc remise par mon ancien capitaine. La cérémonie se passa en toute intimité à Nogent le Rotrou où plusieurs de mes anciens camarades s’étaient retrouvés pour cette occasion.

Voilà, c’est tout.

 

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Texte de la petite allocution que je prononcai à Nogent devant mes collègues.    

 

 Merci d’abord à Ginette et Michel pour tout ce qu’ils ont fait pour nous accueillir si gentiment et pour avoir organisé cette belle cérémonie.

Merci aussi à Pierre Ziegler qui s’est donné sans mesure pour m’obtenir cette distinction.

Merci enfin à ceux qui sont ici d’avoir bien voulu m’accompagner aujourd’hui. 

La légion d’honneur que Pierre vient de me remettre est quelque chose que, dans mes rêves les plus délirants,  je n’avais jamais imaginée. La méritais-je vraiment ? Est-ce que ce ne sont pas ceux avec qui j’ai crapahuté à K2 qui me l’ont avant tout gagnée ?

En effet, appelé sursitaire du contingent, je suis arrivé à Kimono 2 avec le grade de sous- lieutenant  que j’avais obtenu  à Cherchell, après avoir fait mes classes en Allemagne ; mais à ce moment-là je n’avais vraiment aucune expérience du commandement et je n’avais jamais eu à faire preuve d’une autorité quelconque. Jusqu’alors,  je n’avais fait qu’obéir et me soumettre à celle des autres ; et, tout d’un coup, les rôles se trouvaient inversés. J’eus quand même la chance,  en prenant en main la 1ere section que me confia Pierre, d’avoir avec moi l’adjudant  Point. A notre première sortie dans le djebell, je lui demandai de conserver son commandement de façon à ce que je peaufine un peu ma formation et ma mue. Ce commandement à deux têtes dura environ 3 semaines. Puis connaissant mieux les gars de ma section et appréhendant mieux mon rôle, je pris les choses en main.

J’ai de très nombreux souvenirs d’images et d’actions qui se bousculent dans ma tête : le village de Bou Der Bala, la Zone interdite avec le Tricourbas et la fontaine d’Aïne Tallouine, et puis la traversée d’oueds en crue, nos chevauchées le long des gorges de Palestro, nos expéditions vers la cote 1028 ou la forêt de Taalba, nos escapades en Grande Kabylie autour de Fort National ou du col de Tirourda, enfin, les crapahuts sans fin, les ratissages dans une nature difficile, les accrochages, les embuscades, la peur qui s’insère dans notre ventre, les blessures ou la mort de quelques-uns d’entre nous…

A ce sujet, j’ai une pensée profonde pour les appelés de la 1ère section, particulièrement pour Jean Pierre Bidegain qui fut mon radio pendant une longue période et qui devint pratiquement un ami, pour le sergent Le Mestreallan et pour les autres. Je pense aussi beaucoup à mes harkis qui pendant tout la durée de ma présence à Kimono 2 m’ont été dévoués et ont toujours été confiants dans mes capacités à les diriger ; que sont-ils devenus ? Nous leur avions fait croire qu’ils étaient Français, et puis… Mon Dieu quand je réfléchis, je me sens presque coupable de tromperie.

Aussi, pour en revenir aux doutes que j’exprimais précédemment, qui méritait le plus la légion d’honneur ? Le sous-lieutenant René Durand ou toute la première section de Kimono 2 ?

Toujours est-il, qu’à mon retour dans la vie civile, je n’étais plus le même ; j’étais devenu plus fort et j’étais prêt à me lancer dans la folle vie qui m’attendait.

A vous tous qui êtes là, je veux  exprimer un grand merci pour votre présence. Et maintenant je vous souhaite une très bonne fin de journée.

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  9 - Nomination officielle signée par le ministre des armées, Mr Le Drian.

  10 - Remise de ma légion d'honneur par Le Colonel Pierre Ziegler.
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